Tandis que je regardais

Tandis que je regardaispar Phil Callaway

Nous t’avons laissé à ton repos un mercredi sous le grand ciel de l’Alberta. J’espérais qu’un nuage égaré vienne déguiser mes larmes, et je n’étais pas le seul dans ce cas. Dire au revoir à quelqu’un que tu admirais dès l’âge où tu faisais du tricycle n’est pas facile. Mais quelqu’un qui t’a appris à faire du vélo et qui t’aimait assez pour te le dire? Il y avait de quoi avoir le cœur brisé. Les ados n’aiment pas trop traîner dans les cimetières, mais tes petits-enfants refusaient de partir ce mercredi-là.

La veille du jour où tu as traversé le Jourdain, ils sont venus autour de ton lit et ont chanté les hymnes que tu aimais entendre. À deux reprises, tu as pris la main de ma fille et essayé de l’approcher de tes lèvres. Quand tu es enfin parvenu à l’embrasser, elle s’est mise à pleurer de tristesse et de joie au plaisir que lui donnait ce nouveau souvenir qu’elle chérirait pour la vie.

Et tu nous en a laissé plein, des souvenirs, Papa. Quand j’étais gamin, j’aimais venir par derrière observer ce que tu faisais sans que tu saches que j’étais là. J’imagine que c’est comme cela que tu es devenu mon héros.

C’est quand tu ne savais pas que j’étais là que j’ai appris à rire. Je t’ai vu heurter pouce avec un marteau une fois et j’ai retenu mon souffle. Je savais que tu allais sacrer. Mais tu as plutôt dansé en tournoyant et en utilisant un langage fort comme « Zut »! Puis tu as ricané. Si quelqu’un avait de bonnes raisons de sacrer, c’était bien toi. Ta mère est morte quand tu avais deux ans, te laissant traîner seul dans les rues de ta ville pendant que ton père suait au travail dans un magasin de meubles.

Élevé par des oncles fous dans un foyer où régnait la confusion, tu as appris la vie à la dure avant même d’entrer en première année. Mais tu n’as jamais porté sur toi un bagage rempli de rancune. Tu as plutôt réchauffé nos hivers canadiens en racontant des histoires d’une enfance que je trouvais enviable, remplie de bagarres et de fusils chargés. Tu racontais ces histoires avec une étincelle dans le regard. Cette étincelle t’a toujours suivi.

C’est quand tu pensais que personne ne regardait que j’ai appris de toi comment traiter une femme. J’ai appris à l’honorer, à lui ouvrir les portes et quand il fallait lui lever mon chapeau. J’ai appris qu’on est cuits sans les femmes, et qu’il faut donc les mettre en tête de file à l’heure du potluck. J’ai appris à les laisser marcher côté maison sur le trottoir pour que, lorsque je serai écrasé par un camion fou, elle soit encore là pour prendre soin des enfants.

Quand tu pensais que personne ne regardait, j’ai appris à choisir mes batailles. Tu évitais de parler de quelque chemin trompeur vers la « réussite », mais tu préférais investir plutôt dans les souvenirs. Tu n’as jamais possédé de voiture, mais tu te démenais pour acheter des tentes-roulottes pour les vacances familiales. Tu gaspillais de l’argent sur la crème glacée pour que nous restions à table plus longtemps. Tu achetais des fleurs pour ma mère et des cadeaux pour mes enfants. En te regardant vivre, j’ai appris que la simplicité est l’opposé de la naïveté, et que les meilleurs ne sont ni plus ni moins que des humains comme tout le monde.

En ouvrant ton placard hier soir, j’ai trouvé tes lunettes, tes pilules pour le cœur et une lampe de lecture. J’imagine que tu t’en passes très bien. Dans une filière marquée Testament, tu as égaré une note de Maman énumérant tes attributs. Elle te fait ressembler à Père Teresa. « À l’heure au travail. Un gentleman. Plein d’intégrité. Une conversation saine. Il aime la famille Il aime Dieu. » Pas de doute : c’était le meilleur héritage qu’un enfant puisse espérer.

“Quand tu pensais que personne ne regardait, j’ai appris à laisser la Parole de Dieu prendre vie en moi.”

Quand tu pensais que personne ne regardait, j’ai appris à laisser la Parole de Dieu prendre vie en moi. Des heures avant ton départ, je t’ai eu tout à moi. Tu avais du mal à respirer et mes chants n’ont pas aidé; je t’ai dit alors que je t’aimais et t’ai remercié d’avoir été un bon père. Puis j’ai ouvert cette même vieille Bible que je t’avais vu lire quand j’étais gamin. Tu avais souligné quelques versets glorieux dans Apocalypse 21 et je te les ai lus haut et clair, les yeux tournés vers ce lieu où nos larmes seront séchées et où nos points d’interrogation seront redressés pour en faire des points d’exclamation. Quand je suis arrivé à la promesse que ton nom est écrit dans le Livre de vie de l’Agneau, tu t’étais endormi profondément. Le vendredi matin, le soleil s’est levé sur ton visage et tu as simplement cessé de respirer. Plus de larmes. Plus d’Alzheimer. Enfin libre et à la maison.

Tu seras heureux de savoir que ta petite-fille Elena t’a peigné comme elle l’avait fait des centaines de fois auparavant. Nous sommes restés assis près de ton lit et ta fille Ruth a dit : « Pensez-vous qu’il était sauvé? » Et nous avons tous ri bien trop fort – remplis que nous étions de l’assurance que tu es avec Jésus.

Quelqu’un a dit : « Je suis désolé que tu aies perdu ton père » et je lui ai répondu, « Merci, mais je ne l’ai pas perdu. Je sais exactement où il est. »

Quand tu pensais que personne ne regardait, j’ai appris à mourir. Avec des relations intactes, et aucun non-dit.

Quatre de mes cinq enfants étaient présents. Quand nous sommes allés dire à Maman que tu nous avais quittés, Tim a demandé : « Tu sais pourquoi on est là? » Celle qui a été ta femme pendant 62 ans a alors répondu : « Pour me demander de l’argent? » Tu aurais été fier d’elle.

Elle a alors tenu ta main et s’y est cramponnée tant qu’il y avait encore un peu de chaleur. Pendant très longtemps, elle n’a rien dit mais s’est contentée de regarder au loin par la fenêtre. Je lui ai demandé à quoi elle pensait et elle m’a dit en souriant : « J’aimerais aller me promener avec lui encore une fois dans la verdure ». Et nous donc! Quand ils sont arrivés pour t’emporter, elle a juste dit : « Merci pour toutes ces années, chérie ».

Moi aussi, je te dis merci.

Merci pour les sorties de chasse et les leçons de pêche. Merci de t’être préoccupé de ce qui compte vraiment. Et pour mille souvenirs proches et lointains. Par-dessus tout, merci de m’avoir donné une bonne idée de ce à quoi Dieu ressemble.

Ce soir, je déposerai encore des fleurs sur ta tombe, et après les larmes, je ferai tout pour entretenir cette même flamme; pour vivre de façon telle que le pasteur n’aura pas besoin de mentir à mon enterrement. Pendant ce temps, je sais que tu m’encourages à aller jusqu’au bout, jusqu’à la maison.

LisezVous pouvez visiter Phil Callaway en ligne sur www.philcallaway.com.

Cet article est paru dans le numéro de novembre 2005 de testimony, la publication mensuelle des Assemblées de la Pentecôte du Canada. ©2005 The Pentecostal Assemblies of Canada. Photo © istockphoto.com.

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